La « décommunisation », serpent de mer de la Pologne

[Idées] (Le Monde, 14 avril 2016) Symbole d’une histoire dont les plaies peinent à se cicatriser, la question de la « lustration » – la décommunisation de l’appareil d’Etat, et plus largement, de la vie publique – revient régulièrement à grand fracas dans le débat public polonais depuis près d’un quart de siècle. Elle constitue l’un des principaux points de clivage depuis les débuts de la transition démocratique  : d’un côté, un vaste camp modéré libéral farouchement hostile à tout règlement de comptes envers le passé communiste ; de l’autre, la droite ultraconservatrice, pour qui la ­décommunisation n’est jamais allée assez loin.

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Au cœur de l’intrigue, les archives de la police politique communiste, la toute-puissante SB  : près de 90 kilomètres d’actes relatant le fonctionnement de l’institution, de ses 25 000 fonctionnaires et ses 90 000 « collaborateurs secrets », informateurs infiltrés dans la société civile et dans les mouvements d’opposition. Des archives aujourd’hui largement accessibles aux historiens, aux victimes du régime et aux journalistes, mais ayant fait l’objet, au cours de l’histoire récente, de nombreuses controverses.

Distillées au compte-gouttes par l’Institut de la mémoire nationale (IPN), fuitant régulièrement dans la presse ou parmi le personnel politique, elles n’ont pas fini de soulever les polémiques, tant elles sont devenues un instrument du jeu politique, jusque dans l’actualité la plus récente.

Le 16 février, la veuve de Czeslaw Kiszczak, bras doit du général Jaruzelski et chef de la SB dans les années 1980, propose au président de l’IPN de vendre à l’institution une série de documents que son mari, mort en novembre 2015, avait extraits en sous-main des archives de la SB. Parmi ces documents, le dossier concernant le collaborateur secret « Bolek », qui n’est autre que Lech ­Walesa, leader historique du syndicat Solidarnosc, symbole de la lutte contre le communisme et ancien président de la République.

Le jour même, le parquet de l’IPN perquisitionne la villa des ­Kiszczak, d’où il emporte près de six épais dossiers de documents. Moins d’une semaine plus tard, les archives concernant la collaboration de « Bolek » – quelque 600 pages – sont exhibées devant les journalistes. L’IPN décide dans la foulée de perquisitionner la villa du général Jaruzelski, mort en 2014, d’où elle emporte 17 paquets de documents.

« Une sorte de police d’assurance »

 Si les accusations portées contre Lech Walesa ne sont pas nouvelles (sa collaboration entre 1970 et 1976, soit avant l’époque de Solidarnosc, est avérée pour la plupart des historiens), c’est l’existence d’archives « privées » d’anciens dignitaires, qui pose ici problème. L’affaire de « l’armoire de ­Kiszczak » est tombée à point nommé pour le gouvernement conservateur du PiS (Droit et justice), dont les cadres ont toujours clamé que la Troisième République polonaise (le régime d’après 1989) était le fruit d’un accord secret entre l’opposition démocratique modérée et les communistes, la première étant supposée être manipulée par les seconds. La récupération politique ne s’est d’ailleurs pas fait attendre. Le président, Andrzej Duda, a ainsi déclaré que « le fait que des documents de ce type aient été, et sont sans doute toujours, dans des mains privées témoigne de ce qu’est la Troisième République ».

Cette théorie du complot constitue, depuis vingt-cinq ans, le principal carburant électoral des conservateurs. Comme l’explique l’historien ­Antoni ­Dudek, président du conseil de l’IPN, « entre 1989 et 1990, il y a eu un processus de destruction massive des archives de la SB par leurs propres services. Mais une partie des dossiers les plus sensibles a été conservée, et dissimulée par certains cadres ». La raison ? « C’était une sorte de police d’assurance. » Les leaders de l’opposition démocratique, qui étaient dans les années 1980 les premiers à être verbalisés par la SB, ont entamé dans la Pologne libre des carrières politiques. « On peut supposer qu’il y a eu des tentatives de chantage, par le biais de leurs dossiers, mais ce ne sont que des hypothèses sans preuves. » Si l’historien ne croit pas au chantage, il précise néanmoins  : « Le seul fait de savoir qu’un tel dossier existe pouvait affecter psychologiquement ­Walesa dans son exercice du pouvoir, et déterminer certains de ses actes. »

« Réécrire l’Histoire »

 Pour le politologue Aleksander Smolar, l’« affaire ­ Bolek » sert surtout de prétexte aux conservateurs pour discréditer la Troisième République et légitimer leurs attaques contre ses institutions. « C’est la base de leur populisme et de leur discours anti-élites, analyse-t-il. Les institutions seraient les gardiennes d’un ordre établi où les anciens communistes tireraient toujours les ficelles. » Selon M. Smolar, « il y a chez les conservateurs une volonté de réécrire l’Histoire, de faire des principaux héros des “traîtres”, et de clamer que la transition démocratique polonaise, vantée partout dans le monde comme un modèle, a été un échec ». Un discours qui permet au PiS de catalyser avec succès les frustrations sociales des perdants de la transition.

Pour le PiS et son maître à penser, Jaroslaw ­Kaczynski, la décommunisation manquée est responsable de nombreuses pathologies de la Pologne actuelle  : dysfonctionnement du système judiciaire, jeu trouble des services de renseignement, inégalités sociales, et place privilégiée des anciens collaborateurs du régime dans la hiérarchie sociale. A l’appui de cette thèse, aucun élément empirique, seulement certains faits communément admis qui ont pour faiblesse de laisser libre cours à l’interprétation.

Parmi les plus marquants  : l’absence de purges ou de vérifications au sein de l’appareil judiciaire et des services de renseignement de l’armée ; vérification minimale dans les renseignements civils, où 95 % des fonctionnaires de l’ancienne SB sont restés en poste. Autant d’éléments qui, du point de vue des conservateurs, ont instauré une « continuité » entre la Pologne communiste et la Pologne libre.

« Un processus évidemment imparfait »

 « Parler de continuité entre ces deux périodes historiques relève de l’absurde, souligne Aleksander ­Smolar. Dans les faits, la structure de l’Etat a été progressivement labourée de fond en comble. Le pays s’est décentralisé. Un processus évidemment imparfait, mais néanmoins profond. » Pour le politologue, c’est la nature même du processus de transformation qui est attaquée par les conservateurs. « Loin d’être une révolution, la passation pacifique du pouvoir entre les communistes et l’opposition modérée supposait de tirer un “gros trait” sur le passé, pour se tourner vers l’avenir et les défis réformistes de la Pologne libre. Cette dernière devait être construite main dans la main avec les cadres de l’ancien régime, ce qui imposait un règlement de comptes limité avec le passé communiste. »

Quid de la place privilégiée de l’ancienne nomenklatura dans la Troisième République ? « Lors de la naissance de l’économie de marché et du vaste processus de privatisations qui l’a accompagnée, il est clair que les anciens cadres communistes avaient une position privilégiée, souligne l’historien Filip Musial. Grâce à leurs réseaux de contacts dans les secteurs bancaires et industriels, ils se sont accaparé une partie significative de la richesse nationale. » Ainsi, au tournant des années 1980 et 1990, les entreprises dites « de nomenclature » étaient florissantes.

Pour Aleksander Smolar, ce processus avait un caractère inévitable. « Le pouvoir politique, très faible aumoment de la transition, a fait son maximum pour minimiser ce phénomène, ce qui a évité à la Pologne d’être en proie à une “oligarchisation” de l’économie, comme cela s’est passé en Ukraine. »

Cela dit, souligne Filip Musial, « il a sans doute manqué, durant la transformation démocratique, des actions symboliquement fortes pour montrer que la Pologne libre se coupe de son passé dictatorial. Les dignitaires communistes ont été enterrés avec les honneurs, ce qui a créé une sorte de schizophrénie historique et un sentiment d’injustice ». Le gouvernement conservateur, de son côté, a annoncé qu’il avait l’intention de rendre public le dernier stock d’archives de l’IPN, jusqu’à présent resté confidentiel, officiellement pour des raisons de sûreté de l’Etat. Quelque 420 mètres d’actes qui, de l’avis de la plupart des historiens, pourraient encore réserver des surprises.

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