La démocratie polonaise face aux fantômes du passé

[Idées] (ParisBerlin magazine, août 2014) L’apaisement de la mémoire collective reste un défi majeur de la démocratie polonaise qui lutte encore avec son passé communiste. Rétrospective d’une démocratie jeune de quelque 25 années.

Le 4 juin dernier les Polonais célébraient le 25e anniversaire des premières élections partiellement libres qui amorcèrent en 1989 la chute du système communiste. Cette commémoration a été́ l’occasion pour le pays d’effectuer le bilan d’un quart de siècle de transformation politique, économique et sociale. Si le “retour vers l’Occident” a globalement fait l’objet d’un consensus au sein de la population et de la classe politique polonaises, le chemin, dans les détails, a été́ marqué par des remous et des clivages importants, dont les traces sont encore visibles aujourd’hui.

democratie-fantome

Une scène politique clivée

La Pologne en 2014, c’est une scène politique très clivée, dominée à 80 % par la droite, où libéraux et conservateurs – issus de la division du camp de l’opposition démocratique Solidarnosc – se livrent un combat d’une violence parfois malsaine. Les médias d’opinion évoquent, non sans une certaine exagération, la “guerre polono-polonaise.” Une guerre des mots dans un débat public qui tourne régulièrement à l’hystérie, quand l’actualité souffle sur les braises et fait ressurgir les fantômes du passé. L’enterrement le 30 mai dernier du général Jaruzelski, dernier dictateur de la Pologne communiste, en a été un symbole frappant. “Bourreau” pour les uns, “héros national” pour les autres, qui par l’instauration de l’état de guerre en 1981 aurait empêché une répression sanglante de l’Armée rouge. Dans le débat
public polonais, l’Histoire est
vivante. Elle fait l’objet de nombreuses controverses, preuve que
les plaies du passé ne se sont pas encore refermées. L’histoire récente ne déroge pas à la règle : il n’y a pas de consensus en Pologne sur la manière dont a été conduite la transformation démocratique. De même, il n’y a pas d’accord sur la version officielle des causes du crash de l’avion présidentiel à Smolensk en 2010, qui a coûté la vie au président Lech Kaczynski. Un Polonais sur quatre semble croire à la théorie du complot, qui est devenue un carburant électoral pour le principal parti d’opposition Droit et Justice, avec à sa tête, Jaroslaw Kaczynski, le frère jumeau du défunt président.

Toujours est-il que depuis l’arrivée au pouvoir du Premier ministre libéral Donald Tusk, en 2007, le paysage politique polonais s’est considérablement stabilisé. Sa réélection en 2011, une première dans l’histoire de la IIIe République polonaise, en témoigne. Mais avant lui, pas moins de douze Premiers ministres se sont succédés en l’espace de 18 ans. Une instabilité caractéristique de l’apprentissage politique de la jeune démocratie polonaise. C’est dans cette transformation agitée qu’il faut chercher les causes des clivages actuels.

Contrairement à l’Allemagne, le processus de démocratisation en Pologne n’a pas institué de rupture nette avec le passé communiste. Il s’est fait dans un esprit de compromis et de dialogue entre l’opposition et l’ancien régime. L’entrée dans le jeu démocratique des anciens communistes a même été facilitée par le camp de Solidarnosc, ce qui a provoqué l’incompréhension et un sentiment de trahison d’une partie de la population. Les mouvements politiques issus de Solidarnosc se sont quant à eux brutalement heurtés à l’exercice du pouvoir. Divisés par leurs ambitions et sur le chemin à prendre (transition rapide ou progressive, décommunisée ou pas), ils ont été vivement critiqués pour la lenteur des réformes mises en place. Il faut dire qu’aux prémices de la nouvelle démocratie polonaise, le pays était quasi ingouvernable. Les premières élections parlementaires libres en 1991 ont vu l’entrée de 24 partis politiques au Sejm, la chambre basse du Parlement polonais (dont 16 sièges pour le Parti polonais des Amis de la Bière, avec un score de 3,5 %) rendant toute majorité profondément instable. Lech Walesa, qui fut un leader syndical charismatique dans l’opposition au communisme, s’est avéré être un président médiocre.

Ce désenchantement, accentué par les dégâts sociaux causés par la transition de l’économie planifiée vers l’économie de marché, a provoqué un retour au pouvoir triomphal des anciens communistes à deux reprises (en 1993 et 2001). Reconvertis en sociaux-démocrates, ils se sont pliés aux règles du jeu de la démocratie libérale et ont continué la marche polonaise vers les structures occidentales de l’OTAN et de l’UE. Mais sur le style, leur exercice du pouvoir n’a pas rompu avec les vieux réflexes. Les nombreuses affaires politico-financières ont plongé la gauche polonaise dans une crise profonde, dont elle ne s’est toujours pas remise. La corruption endémique qui caractérisait la Pologne à l’aube des années 2000 et les dysfonctionnements de l’État ont surtout accentué l’exaspération populaire.

C’est dans ce contexte qu’il faut percevoir l’arrivée au pouvoir des frères Kaczynski du parti Droit et Justice (PiS), avec pour mot d’ordre la « reconstruction morale de l’État ». Si leur règne effectif a été de courte durée (de 2005 à 2007, hors période de cohabitation), l’empreinte laissée par les jumeaux
ultraconservateurs dans l’esprit
des Européens a été durable.
Sur le plan intérieur, le duo a
donné la priorité à la réforme de la justice, la lutte contre la corruption et à une « lustration » controversée (décommunisation) qui faisait jusque-là défaut au pays. La radicalité de la mesure, perçue comme une véritable chasse aux sorcières, a vu l’indignation d’une grande partie de l’intelligentsia. Elle a d’ailleurs été déclarée partiellement inconstitutionnelle, ce qui a alimenté les théories sur l’infiltration de l’appareil d’État par les anciens dignitaires du régime. De même, la lutte contre la corruption, si elle s’est avérée avec le recul particulièrement efficace, a laissé pour certains l’empreinte d’un État policier, où l’abus de pouvoir était la règle.

À cette époque, la politique internationale de la Pologne a été marquée par une méfiance maladive de l’Allemagne, accusée de vouloir « reconstruire sa puissance avec l’aide de la Russie ». Les frères Kaczynski avaient à cet égard le don de raviver les blessures du passé, au point d’en faire des arguments politiques. La sortie du président polonais au Conseil européen, affirmant que « si la Pologne n’avait pas subi la guerre de 1939-45, elle aurait aujourd’hui 66 millions d’habitants » (et réclamant ainsi un droit de vote plus profitable au sein des institutions européennes), a laissé les Allemands sans voix. La promotion de « l’Europe des nations » et la tactique de l’obstruction permanente à Bruxelles ont eu pour conséquence une quasi-isolation du pays sur la scène européenne.

Mais sur le plan intérieur, la coalition passée avec les populistes et les catholiques intégristes n’a pas fait long feu. Empêtrée dans l’instabilité et des affaires peu reluisantes, qui ont définitivement entaché l’objectif de moralisation de la vie publique, son éclatement a provoqué des élections législatives anticipées, dont les libéraux de la Plateforme civique (PO) sont sortis largement vainqueurs.

La catastrophe aérienne de Smolensk, le 10 mai 2010, dans laquelle ont péri le couple présidentiel et 94 autres personnalités (dont la quasi-totalité de l’état-major de l’armée) a profondément traumatisé le pays. Le contexte était particulièrement favorable à un remous historique supplémentaire : la délégation se rendait en Russie pour commémorer le 70e anniversaire du massacre des officiers polonais par la police stalinienne à Katyn. Le président Lech Kaczynski et le Premier ministre Donald Tusk étaient alors enlisés dans une cohabitation houleuse, qui s’est traduite par une véritable « surenchère commémorative » et le déplacement de deux délégations séparées.

Les nombreuses erreurs et
négligences commises durant
l’enquête, aussi bien du côté
russe que du côté polonais,
ont créé un terreau propice au
développement de la théorie de
l’attentat, attisée par une partie
de l’opposition conservatrice.
Le débat autour des causes du
drame a vu l’émergence d’un
clivage nouveau au sein de la
société polonaise et d’une polarisation sans précédent. D’un
côté, le parti Droit et Justice,
recroquevillé sur son électorat
dur, a érigé le défunt président
en martyr victime d’un complot. La Plateforme civique au
pouvoir est accusée au mieux
de négligence, au pire de complicité. Face à eux, un vaste camp plus modéré, pour qui les conservateurs représentent une menace et le retour de la politique de tous les excès. La catastrophe de Smolensk est ainsi devenue le symbole d’une classe politique et d’une société incapables de s’entendre, même sur des sujets où l’unité nationale devrait être la règle.

L’apaisement de la mémoire collective reste ainsi un défi majeur de la démocratie polonaise. Les divisions actuelles, dans lesquelles les partis politiques de tout bord semblent trouver leur compte, expliquent en partie pourquoi les Polonais restent globalement insatisfaits du fonctionnement de leur démocratie. Depuis l’instauration des élections libres, un citoyen sur deux ne se rend pas aux urnes lors des grands rendez-vous électoraux (aux élections européennes, le taux de participation n’a jamais dépassé 25%). Paradoxalement, la société civile polonaise, qui a su se montrer dynamique dans sa mobilisation contre le communisme, s’est peu développée une fois la démocratie instaurée. Comme si l’idéal de liberté s’était heurté à une certaine désillusion. Comme si l’apprentissage de la liberté avait un goût d’inachevé.

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