La Pologne mène sa révolution conservatrice

[Analyse] (Le Monde, 22 décembre 2015) Des dizaines de milliers d’opposants dans la rue, des condamnations venues de toute l’Europe, une crise institutionnelle jamais vue depuis la transition démocratique. Avec le retour au pouvoir des conservateurs du parti Droit et justice (PiS), le 16 novembre, la Pologne est entrée dans une période troublée, sous le regard préoccupé de l’Europe et de l’opposition, qui s’inquiètent de voir le pays renouer avec des tendances autoritaires.

kaczor

Samedi 19 décembre, 20 000 personnes sont à nouveau descendues dans les rues de Varsovie, drapeaux européens à la main, pour « défendre la démocratie » contre les « atteintes à la Constitution » du parti dirigé par Jaroslaw Kaczynski. Le samedi précédent, ils étaient 50 000, menés par les leaders de l’opposition de gauche et du centre. Le lendemain, le PiS organisait sa propre contre-manifestation, réunissant 15 000 personnes, en défense de la politique du gouvernement et du « bon changement » – le slogan de campagne du parti.

En moins d’un mois, le débat public polonais s’est brusquement électrisé. Et pour cause : le gouvernement de Beata Szydlo − la première ministre placée sous la tutelle plus ou moins discrète de M. Kaczynski − a ouvert des conflits sur tous les fronts. Le PiS a notamment voulu mettre sous sa coupe le Tribunal constitutionnel et flirté à plusieurs reprises avec les limites de la Constitution polonaise. Les réformes de fond annoncées du système judiciaire – vers une plus grande centralisation – et des médias publics − voués à devenir des « médias nationaux » − suscitent également d’importantes craintes. Les milieux artistiques redoutent pour leur part une politique culturelle teintée de nationalisme et de morale religieuse.

Vieux démons

Au niveau économique, les taxes annoncées sur le secteur financier et les grandes surfaces, de même que la volonté de « repolonisation » de l’industrie et des médias, ne sont pas sans rappeler la politique économique « non orthodoxe » menée par Viktor Orban en Hongrie. Paradoxalement, les portefeuilles économiques ont été confiés à des personnalités réputées modérées et compétentes. Mateusz Morawiecki (économie) et Pawel Szalamacha (finances) n’en devront pas moins mettre en œuvre un programme jugé à bien des égards populiste, en prévoyant notamment la baisse de l’âge de départ à retraite, un vaste plan de hausse des allocations familiales ou la gratuité des médicaments pour les plus de 75 ans.

Alors qu’une hausse des déficits publics a été officialisée à la mi-décembre, la plupart des économistes redoutent qu’après le Tribunal constitutionnel le PiS ne s’attaque au Conseil de politique monétaire et à l’indépendance de la Banque centrale pour financer son onéreux programme. Depuis l’arrivée du PiS au pouvoir, les marchés polonais se montrent fébriles et la monnaie locale, le zloty, s’est fortement dépréciée.

Après une campagne électorale au ton modéré, le parti semble à nouveau renouer avec ses vieux démons, qui avaient marginalisé la Pologne sur la scène européenne entre 2005 et 2007. De fait, tous les ministères régaliens ont été confiés aux personnalités les plus radicales du parti. Sur le fond comme sur la forme, leurs premières sorties n’ont pas manqué de choquer en Europe. Le drapeau de l’UE a été retiré de la salle de conférence de presse du gouvernement. Jaroslaw Kaczynski a évoqué, le 13 décembre, la « dette historique » de Berlin envers la Pologne et le chef de la diplomatie, Witold Waszczykowski, a, lui, parlé de la « vassalisation » de la Pologne par l’Allemagne sous la précédente majorité centriste. Cette rhétorique ne devrait qu’accentuer les désaccords de fond avec Berlin, qui, eux, ne sont pas nouveaux, que ce soit sur la construction du gazoduc Nord Stream 2, la présence accrue des infrastructures de l’OTAN en Pologne ou sur la crise migratoire.

Bloc eurosceptique

Les perspectives des relations avec la France ne sont guère meilleures. Une des premières décisions du ministre de la défense, Antoni Macierewicz, a été la remise en cause d’un contrat de trois milliards d’euros avec Airbus, pour la livraison de cinquante hélicoptères. Mais la nouvelle équipe, résolument plus atlantiste que la précédente, réserve aussi des surprises à ses alliés américains : le contrat du système de défense sol-air Patriot – la plus grosse commande de l’armée polonaise – est également sur la sellette. M. Macierewicz, figure de l’aile dure du PiS, a également fait investir par la gendarmerie militaire, dans la nuit du 17 au 18 décembre, un centre de recherche militaire en contre-espionnage polono-slovaque parrainé par l’OTAN, pour en expulser l’ancienne direction. Si l’Alliance atlantique et le gouvernement slovaque ont officiellement affirmé qu’il s’agissait d’une « affaire souveraine de la Pologne », les diplomates n’ont pas caché leur surprise en coulisse.

Après huit années de gouvernance stable et prévisible, le revirement soudain de la Pologne change également l’équilibre des forces sur la scène européenne. Alors que la Plate-forme civique (libérale) de l’actuel président du Conseil européen, Donald Tusk, avait fait des bonnes relations avec Berlin et Paris une des priorités de sa politique étrangère, le gouvernement du PiS mise sur un partenariat consistant avec Londres. De la visite de David Cameron à Varsovie, les 9 et 10 décembre, il ressort que les deux gouvernements partagent globalement la même vision de réforme de l’UE. Si le gouvernement polonais se dit réticent à l’ouverture de la boîte de Pandore des traités, il est toutefois prêt à soutenir M. Cameron sur la plupart de ses demandes destinées à convaincre les Britanniques de voter pour le maintien dans l’UE lors du futur référendum. Même sur la sensible question de la limitation de la libre circulation des travailleurs ou de l’accès aux prestations sociales au Royaume-Uni, on évoque déjà à Varsovie la possibilité d’un compromis.

Si, contrairement aux voix qui s’élèvent à Bruxelles et Strasbourg, il est prématuré de parler d’une « dérive autoritaire » en Pologne, les craintes d’émergence d’un bloc eurosceptique à l’Est, soutenu par la Hongrie et la République tchèque, sont réelles. Fidèle à sa vision historique, le PiS préfère en effet prétendre être un leader régional plutôt que de s’amarrer solidement à l’Ouest du continent. Mais, pour l’instant, cette stratégie a ses limites, les désaccords sur la position à tenir face à Moscou restant un obstacle insurmontable entre une Hongrie plus proche de Vladimir Poutine et une Pologne toujours farouchement antirusse.

 

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