Le match perdu de l’UE en Moldavie

[Reportage] (Europolitics, février 2015) En Moldavie, la Russie a tissé ses réseaux dans tous les domaines de la vie publique. L’UE essaye d’y accroître son influence. Sans succès.

La semaine précédant le carême orthodoxe, les visiteurs de l’aéroport de Chișinău ont eu le droit à un accueil haut en couleur. Dans le cadre des « Journées de la culture russe » organisées au sein de l’aéroport international, on pouvait y déguster des spécialités culinaires des rives de la Volga et sentir l’ambiance des danses folkloriques russes. Cette opération de communication, dans un lieu aussi symbolique que stratégique, n’est pas le fruit du hasard : depuis 2013, l’entreprise russe Komaks a obtenu une concession exclusive sur l’aéroport de Chișinău pour une durée de 49 ans. La société, basée en Sibérie orientale et présidée par un « ancien » officier des services secrets russes, a ainsi obtenu le monopole de la gestion des vols à destination et en provenance de l’UE, et ce alors même que le pays vient d’achever avec succès son processus de libéralisation avec le Vieux Continent. Ironie du sort, la transaction – dénoncée par les médias locaux comme non transparente – a été entreprise par un gouvernement soutenu par Bruxelles.

moldavie

L’exemple de l’aéroport moldave est particulièrement révélateur d’une réalité locale où la Russie est omniprésente et où l’UE n’arrive pas à se faire sa place. La Russie est le principal partenaire commercial de la Moldavie et le capital russe s’impose dans les tous les secteurs stratégiques de l’économie. Le pays dépend exclusivement des importations de gaz russe et Gazprom possède 63,4% du capital de l’énergéticien local Moldovagaz. L’interconnexion gazière avec la Roumanie, cofinancée par l’UE et mise en route début mars, pourra dans un premier temps satisfaire au maximum 5% des besoins du pays, et ne changera pas grand chose au rapport de force. Jusqu’à présent, Gazprom repousse avec efficacité la mise en œuvre du 3ième « paquet énergie » dans le cadre de communauté de l’énergie promue par Bruxelles.

70% du secteur bancaire moldave sous contrôle russe


Ces dernières années, le pays assiste aussi, impuissant, au rachat progressif de son système bancaire par le capital russe. La plupart du temps, ces acquisitions se font par l’intermédiaire de sociétés offshore enregistrées dans les paradis fiscaux (dont Chypre, qui constituait en 2012 le second investisseur étranger dans le pays). Résultat : fin 2014, certains experts estimaient que 70% du secteur bancaire moldave était sous le contrôle du capital russe ou d’oligarques directement dépendants de Moscou. Les intérêts russes contrôlent notamment 61% des parts de la Banca de Economonii, en charge de la distribution des salaires et des prestations sociales. Là aussi, la responsabilité de la privatisation de cette institution stratégique revient au gouvernement pro-européen. De l’avis des journalistes d’investigation locaux, les hommes d’affaires russes utilisent le secteur bancaire moldave à des fins de blanchiment d’argent. En novembre 2014, pendant la campagne des élections législatives, la presse a multiplié les titres sur le « Casse du siècle ». En quelques semaines, près d’un milliard de dollars US se sont « évaporés » du système bancaire du pays par des montages financiers complexes. La somme représente 15% du PIB moldave et plus de deux fois l’aide accordée par l’UE ces trois dernières années dans le cadre du Partenariat oriental. Avec le contrôle effectif du système bancaire, la Russie possède un instrument majeur de déstabilisation de l’économie et d’influence sur l’humeur sociale. Depuis deux ans, le leu, la monnaie moldave, est ainsi victime d’attaques spéculatives et se déprécie fortement. « Le capital russe n’est pas un problème pour nous, si seulement la société fonctionnait correctement », dit-on à Chișinău. Mais la société moldave fonctionne comme la plupart des anciennes républiques soviétiques : la démocratie y est oligarchique, la corruption quasi-généralisée. Une poignée de richissimes hommes d’affaires et politiciens – pour la plupart liés à Moscou par leurs intérêts – fait la pluie et le beau temps sur le pays. L’immense majorité de la population, elle, vit dans une pauvreté extrême dans cette partie du globe.

L’UE en terre inconnue

Les dernières élections législatives ont par ailleurs constitué une véritable déroute pour les partis pro-européens. La coalition minoritaire qui a émergé reste tant bien que mal orientée vers Bruxelles, mais devra prendre en compte les voix des communistes pour réformer le pays. Ces derniers réclament déjà une renégociation de l’accord d’Association avec l’UE. Si l’on inclut les voix des partis qui n’ont pas dépassé le seuil électoral, les partis eurosceptiques dominent le paysage politique. Depuis 2009 et l’arrivée des forces pro-européennes au pouvoir, la situation économique et sociale s’est d’ailleurs dégradée dans le pays et les scandales de corruption se sont multipliés. L’UE est ici perçue à travers ce prisme. « La population ne perçoit pas l’UE par les critères de Copenhague, mais à travers nos propres politiques, souligne Oazu Nantoi du think tank IPP, qui se spécialise dans les études sociologiques. Si les partis pro-européens sont corrompus, alors l’UE l’est aussi. »

Le soutien sans réserve de Bruxelles au gouvernement de Vlad Filat a causé beaucoup de tort à l’idéal européen. Il faut dire qu’un des piliers de la coalition pro-européenne, une des premières fortunes moldaves, Vlad Plahotniuk, était en 2013 sous la surveillance d’Interpol pour ses liens présumés avec la mafia russe. L’homme était aussi vice-président du comité en charge de la réforme de la Justice encouragée par l’UE et contrôlait l’organe anti-corruption du pays. Ainsi, après cinq ans de gouvernement pro-européen, le soutien à l’UE s’est effondré et l’Union douanière eurasiatique, promue par la Russie, gagne dans les études d’opinion par une courte majorité.

L’intégration dans l’Union douanière eurasiatique, lancée en janvier dernier, est l’objectif affiché du Parti des socialistes de Moldavie arrivé en tête des élections législatives, avec 20,5% des voix. Son leader, Igor Dodon, ancien ministre communiste et champion d’échec, est le poulain du Kremlin. Nous avons rencontré son bras droit, Vlad Batrîncea. Trentenaire, comprenant l’anglais, le personnage est loin de l’image type de l’homo sovieticus qui caractérise les élites de l’ancienne génération. Il plaide pour une politique pragmatique. « Nous savons que l’UE est autosuffisante, et que, fondamentalement, elle n’a pas besoin de nous. Pour être réaliste, nous ne pouvons pas améliorer la situation économique de notre pays sans relations avec la Russie. Le problème de la politique actuelle et de l’accord d’Association avec l’UE, c’est qu’elle nous coupe du marché russe, qui est vital. C’est pourquoi nous disons que l’accord d’Association avec l’UE ne prend pas en compte la réalité économique du pays ». Il se dit favorable à une politique « plus balancée » qui laisse une porte entrouverte à la coopération avec l’UE.

Les maigres efforts entrepris par Bruxelles dans le cadre du Partenariat oriental se noient dans la réalité locale. Faute de résultats concrets, ils sont invisibles. Le capital russe tient une place prépondérante dans le paysage médiatique et le camp occidental perd aussi sur le front de la guerre d’information. « Les télévisions, principales sources d’information de la population, véhiculent à 70% le ‘point de vue russe’, nous confie une journaliste. Dans la presse écrite, le rapport de force est de 50-50% ». Le soft power européen laisse, lui aussi, à désirer. « Les Etats-Unis sont beaucoup plus actifs et visibles que les Européens en matière de financement d’ONG et de projets concrets, affirme un acteur de la société civile. Leur système de subvention est beaucoup plus efficace, moins bureaucratique. Les Américains arrivent à faire mieux en investissant moins d’argent. Ils envoient chaque année 120 jeunes volontaires aider le business et les autorités locales dans les provinces moldaves. A l’échelle d’un pays de 3,5 millions d’habitants, ce n’est pas rien. » L’influence géopolitique passe aussi par-là.

Menace de sécession en Gagaouzie


Ce sont précisément des fonds américains qui ont financé la rénovation de la gare routière de Comrat, capitale de la région autonome de Gagaouzie.
Une enclave russophone de
150.000 habitants, répartis
sur une trentaine de villages sans continuité territoriale. Contrairement à la
Transnistrie voisine, ici pas
de conflit séparatiste
ouvert : nous sommes en
territoire moldave avec une
autonomie constitutionnelle. Pendant la période soviétique, cette population d’origine turque a été soumise à une russification intense, si bien que plus personne ne parle de la famine causée par la politique stalinienne dans la région, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. En février 2014, les autorités locales ont organisé simultanément deux référendums. Les citoyens ont été invités à se prononcer sur l’opportunité d’intégrer l’UE ou l’Union douanière eurasiatique russe, ainsi que sur la possibilité de faire sécession si la République de Moldavie venait à « perdre sa souveraineté » (comprenez : se réunifier avec la Roumanie ou poursuivre l’intégration avec l’UE). 98% des votants se sont prononcés pour l’intégration avec l’Union douanière et autant pour les aspirations sécessionnistes. Malgré ce score invraisemblable, rien ne permet d’établir une quelconque irrégularité du scrutin. Le référendum, financé par un oligarque local établi à Moscou, n’a pas été reconnu par Chișinău. Il n’en reste pas moins un outil de pression important vis- à-vis du pouvoir central.

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« Le référendum reflète bien la mentalité des gens ici, le résultat n’est pas surprenant », confie Mihail Sirkeli, directeur de la seule ONG occidentale de Comrat (financée par les Etats-Unis). Sa mission : essayer, tant bien que mal, de promouvoir « l’esprit des Lumières » et les bonnes pratiques en matière de gestion de la vie publique. Autant dire qu’il prêche dans un désert. « Même mes parents me demandent quand je trouverai un métier normal. Je sais que je fais un travail de long terme, et que je plante des graines dont seuls mes enfants verront peut-être les fruits. » Selon lui, l’UE a perdu beaucoup d’opportunités dans la région. « Son approche était erronée depuis le début. Elle a sous-estimé la mentalité des gens et la réalité locale. » Ainsi, dans la promotion de ses réformes, Bruxelles n’a pas pris en compte le statut spécial de la Gagaouzie. « Ces lois étaient simplement inapplicables ici, d’un point de vue légal », affirme Mihail.

En Gagaouzie comme dans le reste du pays, la politique de l’UE s’est avérée non seulement inefficace, mais aussi contre-productive. La promotion au forceps de la loi anti-discrimination a été, selon Mihail, une erreur. « Ce n’est pas que le droit des minorités n’est pas important, mais quand quelqu’un vit avec 50 ou 100 euros par mois sans dignité élémentaire, il a d’autres priorités. » La propagande russe, dénonçant la « Gay Europa», s’en est donnée à cœur joie.

Promesses ton tenues

L’UE est aussi synonyme de promesses non tenues. Le précédent ambassadeur européen avait promis 5 millions d’euros d’aides pour la Gagaouzie – une somme considérable pour la région, qui est restée gravée dans les mémoires. L’engagement a été renvoyé aux oubliettes. Le seul investissement européen visible dans les environs est une route censée relier Comrat aux bords de la Mer noire, en Ukraine, cofinancée par la BERD. Sur les 150 km prévus à l’origine pour 2014, seuls 50 km ont été achevés, et ce partiellement. Sur d’importants tronçons, il n’y a qu’une moitié de route, personne ne sait pourquoi. Les travaux sont à l’abandon, et les habitants sont en colère. « La Russie ne demande pas de réformes, ne construit pas d’infrastructure. La Russie finance les politiques locaux, ce qui est un instrument bien plus efficace, souligne Mihail. L’UE, elle, est l’otage de ses propres règles, et perd avec la Russie sur tous les fronts. C’est un jeu très inégal. »

En juin 2014, les services secrets moldaves, en coopération avec leur homologues ukrainiens, ont démantelé ce qu’ils ont appelé le « scénario russe » pour la région. Plusieurs personnes mobilisant des groupes paramilitaires en Gagaouzie et dans la région voisine d’Odessa ont été arrêtées. L’objectif était de proclamer l’indépendance de la Gagaouzie au lendemain de la signature de l’accord d’Association avec l’UE invoquant le référendum local. Un scénario évité de justesse. La Gagaouzie a-t-elle le potentiel de répéter la tragédie du Donbass ukrainien ? Selon de nombreux experts, la dépendance financière de la région à l’égard de Chișinău fait que toute sécession n’est pas dans l’intérêt des autorités locales. Mais, sur place, certains seraient prêts à prendre le risque. La perspective d’un « Maïdan moldave » semble en tout cas bien loin. Une source diplomatique européenne nous confie – non sans amertume – que ce qu’elle craint dans le pays, c’est un Maïdan orchestré par Moscou.

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