Les Kurski, frères ennemis

[Chronique] (Le Monde, 4 février 2016) Leur fratrie est devenue le symbole du clivage idéologique qui ronge la Pologne depuis le début de la transition démocratique. Cette division que les médias ont pris l’habitude d’appeler « guerre polono-polonaise », entre la gauche laïque et libérale d’un côté, la droite ultraconservatrice de l’autre. A l’aube de la nouvelle « révolution morale » menée par le parti Droit et justice (PiS), ce conflit prend toute sa place dans l’actualité.

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Illustration : Anne-Gaëlle Amiot

Jacek Kurski, 49 ans, le benjamin, n’a pas usurpé son surnom de « bull-terrier des frères Kaczynski ». Il vient d’être nommé, par la grâce de Jaroslaw Kaczynski, le chef incontesté du PiS, président de la télévision publique polonaise (TVP), à la suite d’une loi médiatique controversée qui a fait parler d’elle en Europe.

 L’aîné, Jaroslaw Kurski, 52 ans, est à la tête de la rédaction de Gazeta Wyborcza, l’emblématique journal de centre gauche fondé par Adam Michnik, désormais premier quotidien d’opposition au pouvoir. Un journaliste engagé dans un journal militant, qui incarne aux yeux des conservateurs tous les maux de la Troisième République de Pologne, celle de la transition démocratique prétendument « ratée », du « compromis avec le communisme » et de « l’avancée des valeurs libérales ». Un acquis dont bien des Polonais sont fiers, et dont le PiS vient d’entreprendre avec fracas la déconstruction, plaçant chacun des frères Kurski de part et d’autre de la barricade.

Fracture familiale

Vendredi 8 janvier. La loi en vertu de laquelle les directeurs des antennes publiques sont nommés directement par le ministre du Trésor vient d’être promulguée. Jacek Kurski fait une entrée triomphale dans les locaux de TVP. Il ne cache pas sa satisfaction. Longtemps sur le banc de touche du parti, il fait son retour dans l’arène à un poste stratégique. « La télévision publique a toujours été pour moi un grand amour », déclare-t-il devant la presse. Modeste, il ne l’est pas vraiment. Cet ancien journaliste politique à la réputation sulfureuse, qui fût à plusieurs reprises le spin doctor des frères Kaczynski, explique les raisons de sa nomination : « J’ai été un politique dur et prononcé. C’est parce que je suis un homme fort, mais également grâce à ma compréhension du monde des médias, que je suis le garant de l’indépendance et de la liberté de la télévision publique. » Si la nomination d’un responsable politique aussi marqué ne trompe pas grand monde – elle a été largement décriée –, certains journalistes n’ont pas manqué l’occasion de faire quelques selfies avec le nouveau patron. Jacek Kurski, le mal-aimé de la politique polonaise, a deux qualités que personne ne lui conteste : un certain charme et une grande intelligence.

Samedi 9 janvier. Plusieurs milliers de manifestants, menés par le Comité de défense de la démocratie (KOD), sont venus exprimer leur colère devant les locaux de la télévision publique à Varsovie, et défendre la liberté de la presse contre les appétits du PiS. Ce jour-là, c’est Jaroslaw, « l’autre Kurski », qui est à l’honneur. D’un tempérament d’habitude réservé, il prend la parole spontanément devant la foule. « Aujourd’hui, ils sont venus prendre les médias publics. Demain, ils viendront prendre les médias privés, et après encore la société civile et les ONG ! Nous ne leur permettrons pas ! » Et d’ajouter : « Je m’appelle Jaroslaw. C’est un joli prénom. Retenez-le. Tous les Kurski ne sont pas bons à rien ! » C’est sorti tout seul, dira-t-il par la suite. L’aîné des Kurski, par principe, refuse catégoriquement de s’exprimer au sujet de son frère. Ils ne s’adressent plus la parole, et cette douloureuse fracture familiale constitue un sujet tabou.

Le rédacteur en chef de Gazeta Wyborcza nous reçoit au siège de son journal. Francophone et francophile, Jaroslaw Kurski a récemment été fait chevalier de la Légion d’honneur pour son « engagement sans compromis dans la défense des valeurs de la Pologne démocratique ». Spectateur engagé, il se passionne pour l’œuvre de Raymond Aron. A l’opposé de son frère, grand habitué des sorties polémiques, il a tendance à bien peser ses mots. A ses yeux, l’enjeu du conflit politique en Pologne est d’une gravité sans précédent. « Le PiS questionne le fondement même de la démocratie libérale qu’est la limitation réciproque du pouvoir, souligne-t-il. Ce parti veut créer une nouvelle sorte de citoyen, au profil patriotique-nationaliste, qui est prêt à renoncer à ses libertés civiques. Pour cela il a besoin des médias. » Comment voit-il les changements en cours à la tête des médias publics ? « Le PiS veut faire des médias publics un instrument d’endoctrinement politique, visant à créer un nouvel homme et une nouvelle politique historique, estime-t-il. Toute cette idéologie est un premier pas vers des gouvernements non démocratiques en Pologne. » Au sujet de son frère, nous n’en saurons pas plus. « Le PiS n’a pas le moindre scrupule à mettre à la tête de la télévision publique le vice-ministre de la culture. Un politicien. Un communicant », se contentera-t-il de lâcher. Pour lui, la « résistance » est désormais dans les mains des médias privés.

Transition démocratique complexe

Le fossé entre les deux Pologne n’a jamais semblé aussi grand. Derrière l’histoire des frères Kurski, c’est l’histoire récente du pays qui se dessine, celle de la lutte contre le communisme, d’une transition démocratique complexe, marquée de luttes intestines, de paradoxes et d’ambiguïtés. Ils sont issus d’une famille conservatrice, baignés dans le patriotisme dès leur plus jeune âge, dans leur ville natale de Gdansk, où a aussi émergé le mouvement Solidarnosc. Leur mère fut une résistante de la première heure au sein du syndicat mené par Lech Walesa. Depuis, elle a été par deux fois sénatrice dans les rangs du PiS. Jaroslaw était membre des scouts, des jeunesses patriotiques, et ne jurait que par « Dieu, Honneur, Patrie ». Son frère Jacek était de loin le plus décomplexé des deux. Sa guitare, sur laquelle il entonnait des chants de résistance, était toujours à portée de main.

Au début des années 1980, ils se retrouvent unis dans la lutte contre le communisme au sein de Solidarnosc. Ils avaient en commun un anticommunisme radical, se rendaient ensemble aux manifestations prodémocratiques et écrivaient dans les mêmes journaux souterrains. Arrêté par la police, Jaroslaw fit même deux mois de prison. « J’étais jaloux. Lui avait été condamné par la justice. Moi je n’ai été arrêté que pour 48 heures », dira plus tard son frère. En 1988, Jacek fait la connaissance des frères Kaczynski. Il sera immédiatement fasciné par leur discours et leur approche radicale de transformation. C’est l’époque où l’opposition démocratique se scinde en deux, entre les partisans de la transition de compromis avec l’ancien régime et ceux de la rupture brutale. Les frères Kurski se retrouvent chacun de part et d’autre de la ligne de front.

Jaroslaw devint porte-parole de Lech Walesa en 1989. Poste qu’il n’occupera que quelques mois : déçu par les luttes de pouvoir au sommet de la démocratie polonaise naissante, il écrira un best-seller très critique sur le futur président. « Walesa m’a immunisé pour toujours contre le virus de la politique. Tous mes idéaux sont alors tombés », dira-t-il. En 1992, il entre à Gazeta Wyborcza, qu’il ne quittera plus.

Jacek, lui, prend le chemin inverse. « Il était persuadé qu’une grande carrière politique l’attendait. Son ambition était sans limites, à l’image de son ego surdimensionné », confie un de ses proches de l’époque. Son parcours politique sera sinueux, ponctué de nombreux revirements qui lui forgeront une réputation de grand cynique. « Il est brillant, mais son caractère le détruit. Il est impitoyable dans ses efforts de carrière, quitte à marcher sur des cadavres », dira de lui en 2003 Lech Kaczynski, président de la République de 2005 à sa mort en 2010.

Envers les frères Kaczynski, Jacek Kurski ne sera pas vraiment un modèle de loyauté. En 2002, il s’engage auprès de la Ligue des familles polonaises (LPR), parti d’extrême droite catholique, et appelle à voter non au référendum d’entrée dans l’UE. Il organisera pour le compte de ce parti une campagne de communication très efficace en vue des élections européennes, avant de revenir immédiatement au PiS. « Jaroslaw Kaczynski ne cessera de lui pardonner ses trahisons et de lui donner des dernières chances. Avant tout parce qu’il est efficace. Mais au PiS, il n’a que des ennemis », assure un politique du parti. Star des tabloïds, ses sorties controversées, ses condamnations pour diffamation, ses divers abus pendant les mandats qu’il exerçait façonneront sa réputation délétère. « Il a peut-être été un bon communicant, mais paradoxalement sa propre image dans l’opinion est dramatique », ajoute notre interlocuteur. Lors de la campagne présidentielle de 2005, il reprochera à Donald Tusk que son grand-père ait servi dans la Wehrmacht, ce qui lui vaudra une brève exclusion du PiS. « Tous ceux qui disent que quelqu’un veut lever la main sur Jaroslaw Kaczynski doivent savoir que Jacek Kurski coupera cette main », déclarera-t-il par la suite.

« Jacek est un bon soldat »

Marek Migalski, ancien eurodéputé PiS, a sa petite théorie sur la relation ambiguë entre Jacek Kurski et Jaroslaw Kaczynski. « Ils sont tous les deux très intelligents, dit-il. Kaczynski est entouré de gens loyaux, mais qui ne brillent pas par leur intellect. Kurski est donc un bon partenaire de discussion. Mais aussi un bon soldat. Il a passé un ultime test de loyauté, et il est à présent complètement dépendant de la volonté de Kaczynski. » Sur l’avenir de la télévision publique, Marek Migalski ne se fait pas d’illusions : « Ce sera un tube de propagande des succès du gouvernement, sans nuances. Mais puisque Kurski est talentueux, il arrivera même à en faire un tube de bonne qualité, voire intéressant, comme au temps du communisme ! »

Le 18 janvier, Jacek Kurski a annoncé la création d’une chaîne publique d’information internationale en langue anglaise, Poland24. Folie des grandeurs ? Peut-être simplement l’envie de faire profiter la planète entière des succès du PiS…

Jaroslaw Kurski, lui, poursuit son combat d’idées dans l’opposition. Une bataille qui ne sera pas de tout repos, le pouvoir étant plus que jamais déterminé à en découdre. Les médias étiquetés « libéraux » et « de gauche » viennent d’être bannis des administrations publiques, ce qui représente un manque à gagner de plusieurs milliers d’exemplaires par jour. Des voix s’élèvent au PiS pour les priver des recettes publicitaires venues des entreprises publiques. Ce serait un coup très dur à encaisser. Jacek Kurski accuse Gazeta Wyborcza de « propagande anti-PiS ». Jaroslaw ne mâche pas ses mots vis-à-vis du gouvernement.

A l’image de leur fratrie, le conflit politique entre les deux Pologne semble aujourd’hui irréconciliable. Qu’ont-elles en commun ? Un passé, sur lequel elles ne sont pas d’accord. Entre Rome et Byzance, le cœur des Polonais balance. Il faudra encore un peu de temps avant que la jeune démocratie polonaise n’apprenne à apprivoiser sa liberté et à panser ses plaies historiques. Fort heureusement, entre les hommes, tout n’est pas politique.

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