Le populisme s’ancre profondément en Pologne

[Analyse] (Le Monde, 24 octobre 2016) « L’impossibilisme. » C’est par ce néologisme que le président du PiS (Droit et Justice), Jaroslaw Kaczynski, caractérise la démocratie libérale. Un aspect contre lequel son gouvernement a la ferme intention de lutter. Un an après l’arrivée au pouvoir du parti ultraconservateur en Pologne, et même si l’interdiction totale de l’avortement a été rejetée, rien ne semble impossible pour la majorité.

Son projet de réforme de la société polonaise a un caractère total : il concerne tous les aspects de la vie publique, de l’économie au social, en passant par l’école, la culture et l’histoire. Les contre-pouvoirs, au premier rang desquels le Tribunal constitutionnel, perçus comme des freins à la « révolution conservatrice », sont en voie d’être neutralisés. Même s’il faut, à coup de projets de loi votés au nom de la sacro-sainte « souveraineté populaire », enfreindre la Constitution polonaise.

Les critiques émanant de Bruxelles, Strasbourg ou Washington et l’isolement croissant de la Pologne sur la scène internationale n’y feront rien : « Nous ne reculerons pas d’un pas », a averti M. Kaczynski. En guise de colonne vertébrale idéologique, son parti impose une nouvelle vision de l’Histoire. Cette dernière insiste sur « l’échec » des vingt-cinq années de la transformation polonaise, période marquée par les« pathologies du postcommunisme », le libéralisme économique « sauvage » et la corruption morale et économique de ses élites.

Origine de tous les maux, le compromis de 1989 entre l’opposition démocratique et le régime communiste a été une trahison. Les héros d’hier sont les traîtres d’aujourd’hui, et ceux qui n’incarnent pas le « vrai patriotisme » conservateur sont qualifiés de« Polonais de la pire sorte » qui ont « la trahison dans les gènes », selon les termes de M. Kaczynski.

Loin d’être un verni politique superficiel, cette narration, colportée massivement par une presse ultraconservatrice influente et par les médias publics, est en train de s’ancrer profondément dans les esprits d’une génération de Polonais. En résulte un débat public délétère, qui tourne régulièrement à l’hystérie. Le fossé entre les deux Pologne n’a jamais paru aussi grand.

Ces tensions se matérialisent par une hausse des comportements agressifs et xénophobes dans l’espace public, contre lesquels le pouvoir n’engage aucune poursuite. Le PiS veut à tout prix ménager les franges les plus radicales de la société et les groupuscules d’extrême droite, avec lesquels il n’a, à l’origine, pas grand-chose en commun. Cette radicalisation des mentalités aura des conséquences durables.

Purges politiques et népotisme

Sur le plan intérieur, la politique du PiS poursuit ses tendances centralisatrices. Le parquet a été mis au pas sous l’autorité du ministre de la justice, qui est aussi procureur général et bénéficie de pouvoirs considérables. Alors que se prépare une vaste réforme du système judiciaire, les juges sont inquiets pour leur indépendance. Le parti a aussi abrogé le principe d’impartialité politique des fonctionnaires et supprimé les concours pour la haute fonction publique.

Les purges politiques et le népotisme, tentations de tous les pouvoirs, ont ainsi pris une ampleur sans précédent en Pologne. Les médias d’opposition ont relevé des dizaines de cas d’incompétence manifestes dans les conseils d’administration des entreprises publiques et dans l’administration. Dans certains cas, la loi encadrant les nominations a été changée sur mesure pour tel ou tel candidat.

Comme le souligne le politologue Aleksander Smolar, « un des objectifs à long terme du PiS est le changement radical des élites dans toutes les structures sociales ». Dans ce changement, la compétence semble avoir une importance relative : le critère central reste l’attachement aux valeurs traditionnelles polonaises (la famille, l’Eglise, la patrie). A l’heure des crises de l’Europe, cette « politique de l’identité » rassure. Malgré une année chaotique et des conflits ouverts sur de nombreux fronts, la cote de popularité du parti au pouvoir avoisine toujours les 35 %, presque son score électoral d’il y a un an.

En toile de fond, le gouvernement développe une politique sociale extrêmement dépensière, qui vise à aligner le pays sur les standards occidentaux : vaste plan d’allocations familiales, construction de logements sociaux. Si, à terme, les menaces de déstabilisation du budget sont réelles, la majorité prévoit une hausse des prélèvements obligatoires dans le sens d’une plus grande progressivité.

Economiquement, le pays marque ainsi un net virage à gauche : le ministre de l’économie, Mateusz Morawiecki, annonce « la fin du néolibéralisme » et plaide pour une meilleure redistribution des fruits de la croissance. Mais l’heure est aussi au « patriotisme économique », à certaines formes de protectionnisme et aux grands plans gouvernementaux de stimulation d’une économie déjà en pleine croissance. Une politique qui, malgré une légère baisse des indicateurs de confiance, n’a pour l’heure provoqué aucune panique chez les investisseurs.

Faire contrepoids à la « vieille Europe »

Sur la scène européenne, la Pologne compte plus que jamais sur ses partenaires du groupe de Visegrad – Hongrie, République tchèque, Slovaquie – pour constituer un contrepoids aux puissances de la « vieille Europe » et promouvoir sa vision souverainiste de réforme des institutions européennes. Mais pour l’heure, le groupe n’est même pas en mesure d’élaborer une position commune vis-à-vis du Brexit.

Varsovie apparaît chaque jour davantage pour Paris et Berlin – ses alliés commerciaux incontournables – comme un partenaire imprévisible. Au moment des négociations des prochains transferts de fonds européens, les Polonais risquent de payer au prix fort la rhétorique ouvertement anti-occidentale du parti conservateur.

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