Pour lutter contre les populismes, un nécessaire changement de paradigme économique

« Tant que la forme de l’actuel capitalisme ne changera pas, des personnes de la sorte de Trump continueront d’arriver au pouvoir » argumentait le philosophe polonais Andrzej Szahaj, peu après l’élection de Donald Trump, dans les colonnes du quotidien conservateur polonais « Rzeczpospolita. » Selon lui, le terme de « populisme » utilisé à tord et à travers pour disqualifier d’emblée tous les arguments qui vont à contre-courant de la pensée économique dominante, est devenu « un outil de déni de réalité » pour de nombreux commentateurs.

De quel déni de réalité s’agit-il ? Du fait que la mondialisation telle qu’elle promue depuis 30 ans, à travers un prisme économique néolibéral, et qui a largement imprégné les institutions internationales (Traités européens, FMI, OMC) est bien plus « heureuse » pour les grands groupes financiers et industriels qu’elle ne l’est pour les classes moyennes ou populaires au sein des sociétés occidentales. L’histoire de la montée des populismes en Occident, c’est un peu le retour de la lutte des classes, sauf que cette fois-ci, les classes moyennes et toute une masse de jeunes éduqués (la « génération perdue ») sont également du côté des perdants. C’est à travers le prisme des intérêts et non des valeurs qu’il faut l’analyser la montée des populismes.

On ne peut que regretter que dans la campagne électorale française, la question ne soit quasiment jamais posée ainsi par les représentants du « camp de la raison ». C’est pourtant une évidence : la montée de la « vague populiste » en Occident doit nous amener à un changement de paradigme économique. Le vrai enjeu de l’époque est là. C’est cette question qui devrait structurer le débat politique, plutôt que s’étriper entre tenants d’une « société ouverte » ou « fermée », grille d’analyse aussi stimulante que datée, et qui apparaît profondément manichéenne face aux enjeux d’avenir.

Ce n’est pas un hasard si la « vague populiste » a commencé à prendre de l’ampleur à partir du début des années 1990, c’est-à-dire une fois que la vision néolibérale de l’économie mondiale initiée par Ronald Reagan et Margaret Thatcher a commencé à porter ses fruits. La première cause des populismes est l’insécurité économique provoquée par la mondialisation – la pression quotidienne que la « main invisible du capital » exerce sur les classes les moins favorisées. Les questions identitaires (« l’insécurité culturelle »), qui ont aussi leur logique propre, ne sont que la conséquence de l’insécurité économique.

Depuis 30 ans, sous l’impulsion de cette nouvelle forme mondialisation, le pouvoir réel a largement basculé du politique vers l’économique. Au-delà des menaces objectives pour les libertés publiques que ce basculement représente, c’est aussi ce qui donne l’impression aux citoyens que les partis traditionnels ne sont plus en mesure de proposer un projet de sociétés en rapport avec leurs attentes, ni de tenir leurs promesses. C’est là le cœur de la crise de la démocratie libérale, pleinement exploité par les populistes. La correction nécessaire passe dont par un retour du politique – seul véritable garant de l’intérêt général – dans le champ qu’il a laissé à l’économique, quitte à remettre en cause un certain nombre de dogmes économiques vendus comme des « valeurs fondamentales » indépassables depuis 30 ans.

En Pologne, ce sont les conservateurs, qu’ils soient modérés ou ultras, qui ont bien mieux compris ce dilemme que le « camp libéral » au sens large. Le gouvernement ultraconservateur polonais, bien que très à droite sur le plan des valeurs sociétales, mène une véritable politique économique néokeynésienne : le ministre de l’économie, Mateusz Morawiecki, parle de « la fin du néolibéralisme » et d’une « plus juste redistribution des fruits de la croissance. » Il y a un carburant social incontestable dans le succès du parti Droit et Justice en Pologne.

En France ? Emmanuel Macron fait figure de carte de la dernière chance des tenants de la « mondialisation heureuse » promue par la pensée économique dominante depuis 30 ans. Je crains qu’il ne soit qu’une rustine provisoire contre un désastre annoncé à terme. La France aurait certes un grand besoin de « libérer son économie de ses blocages », comme le souhaite le candidat centriste. C’est probablement la meilleure solution au problème du chômage. La France a incontestablement besoin d’adapter son modèle social aux réalités de la mondialisation, comme l’a fait l’Allemagne avant elle. Mais, dans le programme d’Emmanuel Macron, pas un mot sur les pathologies du capitalisme mondialisé, l’injustice fiscale, le fossé inégalitaire mis en avant par l’économiste Thomas Piketty, les excès de la finance et des grands groupes. Comme si la politique de l’offre que propose Macron devait se faire sans aucune contrepartie. En termes systémiques, c’est le statu quo le plus absolu.

Jean-Luc Mélenchon, de son côté, a bien mieux compris la nature du problème, au-delà des caricatures qui peuvent en être faites ici ou là. Sur les excès du capitalisme, ses diagnostics sont souvent justes, et méritent qu’on s’y intéresse, plutôt que de nous servir la rhétorique de la « menace du fascisme rouge brun », aussi absurde que contre-productive. Le problème de Mélenchon, c’est qu’il est toujours prisonnier des vieux démons de la gauche post-marxiste française (et ils sont nombreux), particulièrement dans son approche de l’emploi, du marché du travail, du poids de la puissance publique.

Peut-on corriger les pathologies du capitalisme mondialisé avec de l’eau tiède ? Ce qui est sûr, c’est que le statu quo économique n’est plus tenable. Et ce qui est inquiétant, c’est que la prise de conscience tarde à venir, particulièrement à Bruxelles, où la question de fait ne se pose même pas. On ne changera pas de paradigme économique sans changer les Traités européens – ni de logiciel au FMI et à l’OMC. De ce point de vue, aussi bien Mélenchon que les ultraconservateurs polonais ont raison. Les gens raisonnables devraient vite se saisir du problème, sinon ce sont les autoritaires, les vrais, qui s’en chargeront bientôt à leur place, sous les applaudissements de la population. Soit la démocratie libérale corrigera ses faiblesses et ses excès toute seule, soit la démocratie non libérale s’en chargera.

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