La Pologne et sa croix

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L’immense impact du film documentaire sur la pédophilie dans l’Eglise « Ne le dit à personne » (14 millions de vues sur Youtube en cinq jours) remet au coeur du débat le rôle de l’Eglise dans la sphère publique, et ses liens avec le monde politique.

Pour rappel, article publié dans les pages « Idées » du Monde le 20 octobre 2016, dans un contexte où les associations ultra-catholiques tentaient de durcir la législation encadrant l’avortement en Pologne.

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L’interdiction totale de l’avortement en Pologne n’a donc pas eu lieu. Quelques jours après la mobilisation sans précédent des « femmes en grève », lundi 3 octobre 2016, dans toutes les grandes villes, le parti conservateur au pouvoir, Droit et justice (PiS), a renoncé à durcir la loi sur l’IVG, déjà l’une des plus restrictives d’Europe.

Valeurs sacrées et profanes

Mais ce revers pour l’Eglise, qui avait appelé en avril à cette interdiction (en se prononçant toutefois contre la pénalisation en justice des femmes), ne change rien à l’omniprésence du clergé dans les affaires de l’Etat polonais. Un Etat qui ne respecte guère le principe de séparation des sociétés civiles et religieuses garanti par sa Constitution, et où valeurs sacrées et profanes ne cessent de s’affronter dans le débat public.

« Dieu, honneur, patrie » : à elle seule, la devise de l’armée polonaise – qui est par extension celle de sa république – signale que nous avons affaire à un pays où les relations entre l’Eglise et l’Etat sont perçues à travers un prisme particulier. Le préambule de la Constitution polonaise de 1997, quant à lui, définit les membres de la nation en ces termes : « Tous les citoyens de la République, aussi bien ceux croyant en Dieu comme source de la vérité, de la justice, du bien et du beau que ceux qui ne partagent pas cette croyance, mais tirent ces valeurs universelles d’autres sources. »

Cette formulation, qui tente de concilier les valeurs de l’héritage chrétien et celles de l’humanisme laïque, est le fruit d’un compromis constitutionnel passé entre les représentants des démocrates et du clergé. Lequel a su s’imposer comme une autorité morale incontournable lors de la transition chaotique de la Pologne vers la démocratie et l’économie de marché.

Le « ciment de la nation »

Au cours des deux derniers siècles, l’histoire de la Pologne vis-à-vis du religieux a connu, en effet, une dynamique inverse de celle de la France. Henryk ­Wozniakowski, intellectuel catholique et président de la maison d’édition Znak, le résume ainsi : « Pendant que la France consommait les fruits de sa Révolution, la Pologne a été dissoute sous les partages [entre l’empire de Russie, l’empire d’Autriche et le royaume de Prusse], durant lesquels l’Eglise a constitué de fait, pendant un siècle et demi, le seul bastion de résistance de l’identité nationale polonaise. » Au XIXe siècle, le courant romantique polonais, qui laissa un art et une littérature imprégnés de la symbolique chrétienne, a largement contribué à façonner le ­ « roman national ».

L’Eglise a préservé ce rôle de « ciment de la nation » pendant les autres pertes d’indépendance du pays, l’occupation allemande et la période communiste. Durant cette dernière, son rôle dans la résistance au régime, au sein du syndicat Solidarnosc, a même été crucial : le clergé polonais et le pape Jean Paul II ont apporté un soutien moral, logistique et financier important au mouvement de contestation et ont joué un rôle de médiateur pendant les négociations de la « table ronde » de 1989, qui réunit le pouvoir et l’opposition.

La période communiste s’est certes accompagnée d’une avancée des valeurs laïques : légalisation de l’avortement et adoption d’un code familial très progressiste en matière de droit des femmes, consacrant notamment leur émancipation sur le marché du travail. Mais l’Eglise, dès la fin de la République populaire de Pologne, en 1989, a su s’imposer comme un groupe d’influence bien à part, négociant avec les gouvernements successifs de nombreux avantages.

Si la Constitution polonaise, depuis 1997, garantit l’égalité entre les différentes institutions religieuses, ainsi que la neutralité de l’Etat vis-à-vis de celles-ci – et ce en dépit du concordat entre la Pologne et le vaticane –, cette autonomie n’est que théorique. Dans un pays où plus de 90 % de la population se déclare catholique (contre 8 % d’athées), il n’y a en pratique aucune égalité réelle entre les différents cultes religieux, et la « coexistence amicale » entre l’Eglise et l’Etat se transforme souvent en collusion entre les politiques et le clergé. L’Eglise catholique joue de fait un rôle prédominant dans la vie publique.

« On ne peut pas dire qu’en Pologne la séparation de l’Eglise et de l’Etat inscrite dans la Constitution soit réellement appliquée, confirme Agata Chelstowska, experte à l’Institut des affaires publiques de Varsovie (ISP). L’Eglise a un accès privilégié aux deniers publics et l’influence du clergé sur les politiques reste énorme. Ces derniers, toutes tendances confondues, ne peuvent pas se permettre de se mettre l’Eglise à dos. »

L’introduction de l’enseignement du catéchisme à l’école publique, au début des années 1990, est l’un des plus grands « succès » de l’Eglise catholique depuis la transition démocratique et constitue un cas d’école de son influence politique. Ordonné par décret ministériel, passant outre les procédures légales et les consultations sociales, le catéchisme est financé par l’Etat, sans que les pouvoirs publics aient de droit de regard sur le contenu des programmes. Les leçons d’éthique, alternative légale au catéchisme, ne sont disponibles que dans moins de 3 % des établissements scolaires.

A lire la presse polonaise, cette omniprésence du religieux dans l’espace public ne va pas de soi. « Ce modèle, qui veut satisfaire tout le monde, ne satisfait en fait personne, estime le philosophe Karol Tarnowski. Le camp laïque considère que l’Eglise occupe une place trop imposante dans la vie publique, et le camp conservateur que les valeurs catholiques ne sont pas suffisamment représentées dans l’action de l’Etat. »

Le président du PiS, Jaroslaw Kaczynski, pense ainsi que la Constitution polonaise devrait être réformée pour commencer par les mots « au nom de Dieu tout-puissant ». Mais ce fossé entre gauche laïque et droite conservatrice, qui tourne parfois à l’hystérie par médias interposés, reflète-t-il le clivage de la société polonaise ? La réalité est plus subtile.

Prêches à caractère politique

« En fait, les Polonais sont dans une très large majorité satisfaits de leur modèle », indique la sociologue ­Miroslawa Grabowska, présidente de l’institut de sondage CBOS. Car le camp laïque en Pologne est essentiellement représenté par l’intelligentsia urbaine, très influente dans le débat public mais largement minoritaire en proportion.

Selon CBOS, les crucifix dans les bâtiments publics sont ainsi acceptés par 88 % de la population, la religion à l’école par 82 % des sondés, tandis que 60 % des Polonais tolèrent que l’Eglise s’exprime publiquement sur les questions morales. Enfin, 70 % de la population est pour le maintien du statu quo actuel sur l’avortement. « Même si le débat récent sur l’avortement semble avoir légèrement fait bouger les lignes, ces chiffres sont stables depuis 1995, précise Mme Grabowska. La seule chose que même les croyants n’acceptent pas, c’est l’ingérence de l’Eglise dans la politique. »

Lors des messes dominicales, les prêches à caractère politique sont en effet monnaie courante, ainsi que la mise en circulation de pétitions diverses ou les appels à privilégier certains candidats (les « bons catholiques ») en période électorale.

Or, ce mélange des genres déplaît à une majorité de la population : 55 % des personnes interrogées considèrent que l’Eglise ne devrait pas se prononcer sur des projets de loi, et 84 % refusent aux prêtres le droit d’appeler à voter pour quiconque. Une opinion qu’il faut peut-être corréler à la sécularisation de la société polonaise – lente mais réelle – et à la baisse continue notée dans la pratique religieuse. En 2013, la fréquentation des messes dominicales est passée sous la barre symbolique de 40 % des croyants, alors qu’elle atteignait les 50 % au début des années 2000.

Profitant d’une conjoncture politique particulièrement favorable, l’Eglise polonaise, réputée pour être une des plus conservatrices d’Europe, n’en continue pas moins d’avancer ses pions. Si les imposantes manifestations de début octobre ont fait reculer le gouvernement sur l’avortement, la fécondation in vitro pourrait se retrouver prochainement dans le collimateur du Parlement. Et le durcissement de la loi sur l’IVG n’est toujours pas exclu, qui irait vers une plus grande « protection » des embryons atteints de handicap ou de graves malformations. Des initiatives radicales qui n’ont pas fini de mobiliser la rue : selon les études d’opinion, près de 70 % des Polonais ont soutenu les récentes manifestations de femmes.

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