Chaos dans le renseignement militaire polonais

SKW 2

[Enquête 2/3] (Version longue de l’article du Monde, 19 juillet 2017)  Massivement contesté par la hiérarchie militaire (voir l’enquête « L’armée polonaise affaiblie par les purges du PiS »), le ministre de la défense polonais, Antoni Macierewicz, jouit d’une position d’intouchable au sein du gouvernement ultraconservateur. Si sa gestion de l’armée régulière est unanimement décriée par les spécialistes, celle des services de renseignements militaires l’est tout autant. Au point de susciter les plus vives inquiétudes des Alliés au sein de l’OTAN.

M. Macierewicz est un habitué de la gestion des affaires d’Etat sensibles. Il a été ministre de l’intérieur (1992) et chef des Services de Contre-Espionnage Militaire (SKW) dans le premier gouvernement des frères Kaczynski (2006-2007). Depuis qu’il a franchi le pas du ministère de la défense, deux affaires, passées relativement inaperçues dans l’opinion publique, ont fait l’effet d’un véritable électrochoc chez les experts en question de sécurité.

S’attaquer à l’OTAN

Dans la nuit du 17 au 18 décembre 2015, un mois après a l’arrivée du PiS au pouvoir, sur ordre de M. Macierewicz, la gendarmerie polonaise perquisitionne le Centre d’Expertise et Contre-espionnage de l’OTAN (CEK). Une institution mise en place après l’invasion russe en Crimée, montée bilatéralement par les autorités polonaises et slovaques. Son objectif est la coordination et la récolte d’informations, dans le cadre des menaces d’espionnages relatives au conflit en Ukraine, et plus généralement, la prévention de toute menace non conventionelle sur le flanc Est de l’Alliance. L’institution était alors en attente d’accréditation formelle de l’OTAN.

L’opération nocturne est dirigée par les hommes de confiance de M. Macierewicz. L’équipe force les coffres forts, confisque matériel, documents, archives, et s’empare jusqu’aux biens personnels des employés. Ni le directeur du centre, ni les Alliés ne sont prévenus de l’opération.

« Nous sommes actuellement témoins d’une série d’actions atypiques que je ne peux pas accepter, écrira dans un courrier officiel à M. Macierewicz le ministre slovaque de la défense, Martin Glvac. Je nie fermement toutes affirmations (…) selon lesquelles la perquisition de nuit aurait été consultée avec la partie slovaque. » La chef du gouvernement polonais, Beata Szydlo, affirmera pour sa part que cette perquisition ne constituait « rien d’extraordinaire. »

Comme nous l’explique un ancien cadre des renseignements militaires, qui a œuvré à la mise en place du CEK, « cette perquisition était purement illégale, en dehors de toute procédure. Aucun procureur n’était présent, aucun témoin indépendant, et plusieurs personnes présentes sur les lieux n’étaient pas habilitées à pénétrer dans ce genre de bâtiments. » L’ancien ministre de la défense sous le gouvernement de Plateforme Civique (PO), Tomasz Siemoniak, ajoute : « Dans toute l’histoire de l’OTAN, je crois qu’il n’est jamais arrivé qu’un Etat membre attaque une structure de l’Alliance. »

Une plainte a été déposée par la direction du CEK pour « entrée illégale » et « attaque violente contre une structure stratégique pour la défense nationale. » L’enquête, menée par le parquet, contrôlé désormais par le ministre de la justice, Zbigniew Ziobro, est au point mort.

Deux mois après les faits, le ministère de la défense a réagi en affirmant que les fonctionnaires auraient « empêché des tentatives d’utiliser le CEK (…) pour réaliser des actions à caractères illégales par un groupe d’anciens officiers (…) » Le ministère les a notamment accusé de « collaboration illégale avec le FSB », les services de renseignements russes. A ce jour, le ministère n’a apporté aucune preuve à ces accusations.

Infiltration russe

Que cherchaient les hommes de Macierewicz au sein du CEK ? Selon Tomasz Siemoniak, « le comportement des hommes de Macierewicz laisse à penser que l’objectif de l’opération était la recherche de documents. Macierewicz pouvait penser que les fonctionnaires du centre se comportaient comme lui-même dans le passé, quand il mettait à l’abri certains documents importants pour ses besoins personnels. »Selon d’autres sources au sein des services de renseignement, M. Macierewicz pouvait supposer que le CEK était en possession de documents compromettants à son égard.

Aujourd’hui, le CEK fonctionne à nouveau. Du moins en théorie. Même s’il a obtenu l’accréditation formelle de l’OTAN, certains Alliés, dont les États-Unis, ont pris leurs distances avec l’initiative. M. Macierewicz a mis à la tête de l’institution une personne sans aucune expérience passée dans le domaine du renseignement. « Le centre fonctionne, mais il ne s’y passe plus rien, nous confie l’ancien cadre du renseignement. Le ministre a conduit des purges massives au sein du renseignement militaire, plaçant à tout va des hommes pour qui la loyauté prime sur la compétence. Nos services de renseignements sont à vrai dire paralysés, non opérationels, et la coopération avec les Alliés est rompue. »

Une réalité confirmée par une note du MI-6, le renseignement militaire britannique, citée par l’hebdomadaire polonais Polityka : « Les effets des purges conduites actuellement par les autorités polonaises sont des tentatives d’infiltration massives de la part des services de renseignement russes, qui veulent introduire un maximum de leurs hommes au sein de l’administration polonaise. La Pologne cesse d’être un allié face aux défis russes et devient une menace pour toute notre communauté. »

Des secrets d’Etat dans la nature

L’histoire du CEK rappelle un autre épisode trouble de la carrière de M. Macierewicz, quand celui-ci était directeur du Service de Contre-Espionnage Militaire (SKW). Le 4 octobre 2007, alors que le parti Droit et Justice était sur le point de perdre les élections législatives, sur ordre de M. Macierewicz, des fonctionnaires munis d’ordinateurs et de disques durs ont pénétré le centre des archives du SKW.

En l’espace de deux nuits, ils copient des éléments d’un logiciel appelé « EO-Base », la base de données de l’institution. Ce programme contient des dizaines de milliers de notes et d’informations, nombres d’entre elles sont classées secret défense : les noms des agents et des collaborateurs, les opérations en cours, les archives. En somme, toutes les informations les plus sensibles concernant la sécurité de l’Etat. Dans quelles proportions ont-elles été copiées et dans quel but ? Nous avons posé ces questions au ministère de la défense, sans obtenir de réponse. Mais les spécialistes n’excluent pas qu’en théorie, toute la base de données ait pu être doublée.

« Cette histoire est un véritable cauchemar, nous confie un haut responsable militaire. Comment peut-on en quelques heures copier les plus importants secrets d’Etat, sans respecter la moindre procédure, le moindre contrôle ? L’armée était sous état de choc. Car pour un militaire, ces documents menacent non seulement la sécurité de l’Etat, mais aussi celle des soldats sur le terrain… » Et le responsable ajoute : « L’illégalité est la carte de visite de ce pouvoir. »

Après l’arrivée au pouvoir de la coalition de centre droit, en novembre 2007, le parquet s’est saisi de l’affaire. L’enquête a mis en lumière un véritable chaos au sein du contre-espionnage militaire sous la direction d’Antoni Macierewicz. Notamment le fait que des documents classés confidentiels fuitaient par l’intermédiaire de personnes n’ayant pas les certificats de sécurité requis. Certains de ces documents ont disparu jusqu’à aujourd’hui.

Malgré ces éléments accablants, après quatre années d’enquête, le parquet a décidé de classer l’affaire pour cause… « d’absence d’infraction. » « C’est absolument scandaleux et incompréhensible, nous confie un membre du gouvernement de l’époque. C’est comme si le parquet avait tout fait, pour ne pas inculper Macierewicz. À cette époque, le parquet était indépendant de l’exécutif, et nous ne pouvions pas faire grand-chose. »

Quel était l’objectif de la perquisition nocturne au sein du CEK ? Qu’est ce qui a justifié la copie des données de « EO-Base » ? Quels documents ont été copiés, et qui détient ces copies ? Nous avons posé ces questions au ministère de la défense, sans obtenir de réponse.

Le 24 mai, l’opposition de centre droit a déposé au Parlement une motion de censure à l’encontre du ministre de la défense, en s’appuyant notamment sur les éléments des deux affaires évoquées. « Garder Antoni Macierewicz à ce poste est une menace pour la sécurité de l’Etat » argumentait son prédécesseur, Tomasz Siemoniak. La majorité parlementaire du PiS a voté massivement sa confiance au ministre.

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